LE MONDS DE MARTIN MYSTERE

[Gérard Thomassian
D'apres l' Encyclopedie des Bandes Dessinées de Petit Format,
Edition du Librairie Fantasmak, 1995, © Gerard Thomassian]

En 1975 le scénariste Alfredo Castelli (ex co-rédacteur en chef de la remarquable revue Horror  et auteur ayant par ailleurs travaillé sur des personnages aussi divers que Diabolik, Mickey et Donald, ou encore l' Homme des Neiges, dessiné par Milo Manara) envisage le projet d'une bande dessinée mettant en scène un archéologue anglais, Allan Quatermain, inspiré des romans de Henry Ridder Haggard. Il présente son idée tour à tour  à différents éditeurs: Paoline (Il Giornalino), Mondadori (Supergulp ) Koralle Verlag (Zack ). C'est finalement Sergio Bonelli Editore qui publie ce personnage en avril 1982, sous le nom de Martin Mystère.

Après plusieurs dessinateurs pressentis, dont Enric Sio et Enrico Bagnoli, c'est Giancarlo Alessandrini qui ouvre la collection. D'autres illustrateurs vont rapidement participer à l'entreprise: Angelo Ricci, Franco Bignotti, Gaspare et Gaetano Cassaro, Claudio Villa, Giampiero Casertano, etc.

La publication fransaise dans Ombrax à partir du no211 (aout 1983), un peu plus d'un an après l'édition originale, suit l'ordre chronologique italien.
Dès les premiers numéros, les personnages de la série sont en place: Martin Mystère; Java , homme de Néanderthal qui accompagne Martin Mystère tel Lothar auprès de Mandrake, et dont l'origine sera évoquée au troisième épisode (Ombrax 213 p.8 à11) et définitivement explicitée dans l'extraordinaire "Cité des ombres diaphanes"; Diana Lombard; Sergej Orloff, l'éternel ennemi, l'"Olrik de Castelli" comme le dénomme Francis St-Martin dans son article (on peut en particulier comparer l'image d'Orloff au sortir du temple égyptien de Bélize: Ombrax 213 p.32, et celle d'Olrik à la fin du "Mystère de la Grande Pyramide"), adversaire toujours vaincu mais renaissant; et enfin, les implacables Hommes en Noir.

Le theme principal est lui aussi immédiatement posé: une part dés episodes forme un cycle s'articulant autour de deux postulates:


Ces deux thèmes fondamentaux peuvent s'entremeler ("L'épée du Roi Arthur"). Martin Mystère a le souci de découvrir ces vestiges dans le but d'en révéler le contenu à l'humanité et la faire progresser. Orloff, de son coté, tente de s'en approprier les connaissances et la technologie pour accroitre son pouvoir. Les Hommes en Noir cherchent à les anéantir afin d'éviter un bouleversement de l'histoire et de l'évolution du monde
Dans sa quete afin qu'éclate la vérité, Martin Mystère n'est pas solitaire. Meme s'il manque de preuves définitives, ses théories sont connues grace à la publication de ses livres et il compte de nombreux amis et adeptes. Meme ses collègues archéologues et anthropologues qui n'adhèrent pas obligatoirement à ses conceptions les respectent.

Le thème de l'extinction des Néanderthaliens revient également, de manière obsédante. De tels sujets, civilisations anciennes et disparues, recouvrent une préoccupation commune, celle de l'origine. Se trouve peut-etre là une explication du succès que rencontre cette collection, très célèbre et populaire en Italie. D'une certaine manière Castelli, avec Martin Mystère, pose l'énigme des commencements ou, si l'on veut, la question: u'y a-t-il donc au bout du passé ? On pourrait peut-etre établir un parallèle avec d'autres ouvrages à succès actuels, de vulgarisation sur la cosmologie ou l'évolutionnisme (Carl Sagan, Stephen Jay-Gould, Stephen Hawking, Hubert Reeves, etc.).

En dehors de ce cycle, interviennent d'autres thèmes qui constituent la substance des autres épisodes: objets et lieux légendaires, etres extraordinaires, pouvoirs surhumains, initiés... La série est placée sous la double enseigne du fantastique et de la science-fiction, avec un recours d'une part à des sujets traditionnels et ancestraux (la mort, les esprits, la sorcellerie) et d'autre part à des problématiques plus récentes, heritées des d écouvertes et progrès scientifiques: hibernation (ép.4), failles spatio-temporelles (ép.8), pluralité des mondes habités, guerres terrifiantes pouvant anéantir les civilisations (ép.13). Castelli tente de fournir des explications rationnelles, scientifiques ou "science-fictives" à des mythes et des légendes: l'épée du roi Arthu (ép.11), l'Arche de Noé (ép.2 et 13), le déluge (ép.13), la Tour de Babel (é p.13), l'auto-combustion spontanée (ép.31). Il tache en outre d'expliquer la fin des Néanderthaliens (ép.l9), l'essor de la civilisation égyptienne (ép.1, 2, 13), la naissance de la société étrusque (é p.4), l'origine de Stonehenge (ép.ll).
Il glorifie la méthode scientifique et fait dire à Martin Mystère: "Il y a sans doute une explication rationnelle comme pour cette affaire qui nous préoccupe" (ép.8). Pourtant une grande part des éléments insolites demeurent définitivement du coté du surnaturel, comme la transmigration des esprits (ép.4), l'existence d'autres forces et d'autres entités (ép.5), la fontaine de Jouvence (ép.7), la possession (é p.9), le vampirisme, meme débarrassé de bien de ses aspects mythiques (ép.10), les perceptions extra-sensorielles (ép.15, 19), le spiritisme (ép.15), les reves prémonitoires (ép.17), les apparitions spectrales (é p.l9), les pouvoirs paranormaux (ép.l9), les envoutements (ép.23). Entre science-fiction et fantastique, Castelli ne tranche pas: il fait flèche de tout bois.

Comme le font remarquer Manuel Hirtz et Francis St-Martin dans leurs articles respectifs, le talent de Castelli et des dessinateurs arrive à faire de ces données disparates un tout cohérent (sauf peut-etre l'épisode 19, sensiblement outrancier, qui détonne dans l'ensemble).
Il y a un grand souci de réalisme et de crédibilité, tant dans les représentations des scènes quotidiennes que dans les minutieuses descriptions, par exemple les préparatifs et le lancement de missions spatiales ( ép.13, Ombrax 229 pages 32 à 48 et 231 pages 19 à 30, pas moins de 17 et 12 pages!). On trouve une préoccupation de l'information documentaire historique, géographique, ou à propos des légendes et des mythologies locales, dans une démarche identique à celle d'Hugo Pratt, qui s'exprime par des inclusions dans le texte à l'occasion de chaque voyage de Martin Mystère dans un pays étranger et par des suppléments didactiques à la suite des récits (voir les deux fascicules LUG> et les albums Glénat), comparables aux introductions de meme nature des ouvrages de Pratt.
Etrangement, ce sont les évènements réels qui sonnent faux, tels le bombardement de l'aéroport de Bagdad pendant la guerre Iran-Irak (ép.13). Les allusions à la politique internationale ont-elles leur place dans une bande dessinée de fiction ?

Signalons plusieurs récits aux scénarios remarquables, ainsi l'étonnant "Horreur à Providence" (ép.5). Castelli y rend hommage à Lovecraft en le présentant comme l'ancien locataire d'une demeure lugubre, aux caractéristiques paranormales. Derrière une lourde porte métallique commence un univers hors du temps et de l'espace, à la géométrie impossible. Martin Mystè re, et le dessinateur, emmènent le lecteur dans un parcours impressionnant à travers des perspectives dignes d'Escher jusqu'à un climat inspiré du film "Au delà du réel" de Ken Russel. Parvenus dans un monde datant des premiers temps de l'univers Martin Mystère et ses compagnons découvrent cette architecture fabuleuse qui hante bien des écrits de l'écrivain américain et que le dessinateur, Ricci, a su admirablement interpréter.

Les références sont nombreuses: rencontre avec un personnage de Lovecraft, Richard Upton Pickman , citation par Martin Mystère d'un extrait de Lovecraft, un des personnages s'exclame, à cette meme page: "Dé mons et Merveilles". Remarquons que la deuxième partie de ce récit (Ombrax 215 p.1) porte le titre "La maison du bout du monde", qui fait penser à celui d'un roman de William Hope Hodgson, écrivain anglais cré ateur de "Carnacki", célèbre détective du mystère, et proche de Lovecraft dans son inspiration.

Citons également "Le triangle des Bermudes" (ép.8). Sur un thème très connu, Castelli a construit une intrigue d'une intelligence et d'une subtilité étonnantes, réglée comme une pièce d'horlogerie suisse, modèle sans doute exemplaire des récits faisant intervenir des structures temporelles agencées sur plusieurs époques à la fois. On peut employer à juste titre, pour ce scénario, l'expression "poésie mathé matique" que suggère Jean Rollin à propos de certaines intrigues de Gaston Leroux. On peut aussi évoquer Jorge Luis Borges. Dans des écrits tels "La Bibliothèque de Babel" ou "La loterie à Babylone" où il n'y a irrémé diablement rien à "démasquer", celui-ci pose dès le départ l'élément-clef sous forme d'un postulat (on est donc aux antipodes du récit dit "Whodunnit") et ne cesse d'en tirer toutes les conséquences dans une surenchère guidé e par une rationalité sans faille jusqu'au vertige.
Cet auteur crée là un fantastique élevé à un niveau si exceptionnel qu'il finit par ne plus etre considéré comme tel, principalement et paradoxalement par les amateurs du genre. Le scénario de Castelli pour "Le triangle des Bermudes" appartient sans doute à cette catégorie, celle de l'esthétique pure des idées, meme si sa construction, plus complexe, est tout-à-fait différente.

C'est le meme dessinateur, Ricci, que l'on retrouve dans l'épisode le plus délirant de la série disponible en fransais, "La sphère de cristal" (ép.l9), lequel tranche singulièrement par ses excès sur le reste de la collection. Parmi un déchalnement de phénomènes paranormaux et d'apparitions spectrales en tous genres, on reconnalt un univers inspiré à la fois de Wampus et L'Autre (l'homme aux trois yeux est l'un de leurs dignes émules), d' Alice de Lewis Carroll, ou encore de Corto Maltese . On peut en effet rapprocher les séquences oniriques de plus en plus omnipré sentes dans l'oeuvre d'Hugo Pratt avec celles de cet épisode de Martin Mystère. Tout comme il est possible d'établir une comparaison entre les nombreuses "animations" de marionnettes et de sculptures chez Pratt et celle du bas-relief égyptien dans un autre épisode de Martin Mystère (ép.2). Et le Merlin de "L'épée du Roi Arthur" (é p.ll) est la copie conforme de celui de Pratt apparaissant dans les memes ruines de Stonehenge ("Les Celtiques"). On peut souligner encore une certaine ressemblance entre la rencontre de Martin Mystère avec les silhouettes encapuchonné es de la "Sagrada Familia" et celle de Corto Maltese avec les silhouettes encapuchonnées de la "R.L. Hermès" ("Fable de Venise").

Quelques remarques pour finir:

* Certains épisodes s'éloignent des habituelles explorations mouvementées à travers le monde à la recherche de révélations sur les anciens secrets pour évoquer davantage l'esprit des récits, plus citadins et intimistes, de Dylan Dog . Par exemple "Temps Zéro" (ép.31), où des éléments comme l'appel au secours d'une jeune femme au depart de l' enquete, la ville comment lieu quasi-exclusif de l'action, l'intrigue liée à un phénomène contemporain plutot que à une tradition venue du passé, font penser immanquabilment à Dylan Dog , l'héros de Tiziano Sclavi. "Fantomes à Manhattan" (é p.43) releve également de cette tendance.
On peut noter, d'autre part, le recours à des rèfèrences littéraires et cinématographiques contemporaines, en l'occurrence The Twilight Zone  et un Schtroumph, suivant en cela un proces très utilisé par Sclavi dans Dylan Dog . La valse des scenaristes et des dessinateurs d'une bande à l'autre entralne-t-elle peu à peu un effet de mimétisme? Ou Castelli veut-il prouver qu', est capable de faire non seulement du Castelli mais aussi du Sclavi ? (Il existe deux albums, inédits en français, où Martin Mystère et Dylan Dog se rencontrent).


MARTIN MYSTÈRE
[d'apres Yellow Submarine N. 109
© Francis Saint-Martinh, Yellow Submarine
Francis Saint-Martin]

Les initiés ou prétendus tels ont toujours rapproché Martin Mystère, le détective de l'impossible, du personnage interprété par Harrison Ford dans la trilogie de Stephen Spielberg, Indiana ]ones. Cette theorie, qui a l'avantage d'illustrer parfaitement la prédominance d'un genre sur un autre, a aussi le ridicule de ne pas résister à l'examen chronologique. Comme nous allons le voir ci-dessous, la genèse de Martin Mystère, sans etre particulièrement douloureuse, fut longue et, si Alfredo Castelli comme tout un chacun puisa ses références dans l'important corpus littéraire qui l'environnait, son personnage ne dut rien aux facéties spielbergiennes.

La genese. Castelli , comme tout scénariste de BD, se devait de renouveler sans arret, à la fois son imagination et ses personnages. Le marché italien de la BD, bien que beaucoup plus populaire que le notre, demeurait et demeure encore très vivace et concurrentiel. Nulle bande, ou presque, n'était une sinécure. L'édition populaire aujourd'hui bien portante peut demain disparaltre, un professionnel compétent se doit de rechercher constamment de nouveaux marchés.

A l'origine, Castell envisagea de conter les aventures inédites d' Allan Quatermain , le célébrissime aventurier du bush sudafricain, créé par Sir Henry Rider Haggard au XIXè me siècle. Véritable succès de librairie dès leur publication, ces aventures apportèrent à leur auteur une réputation d'excellence et la plus célèbre péripétie de Quatermain, Les mines du roi Salomon , connut la consécration supreme (?) d'une double incarnation sur le grand écran. Le personnage de Quatermain , plus humaniste qu'aventurier, ne tarda pas à véhiculer un puissant imaginaire qui place son Afrique non loin de celle de Tarzan sur le plan mythique. La reprise d'un tel média laisse donc entrevoir le parti qu'un bon scénariste pourrait en tirer. Le talent du scénariste é tant, bien entendu, d'utiliser des personnages fictifs tout en comptant au maximum sur la culture de son lecteur pour les ancrer solidement dans son univers artificiel. La popularité réelle de Quatermain répondait parfaitement à ce postulat.

En 1975 notre ami contacta donc les Edizioni Paoline pour leur soumettre son nouveau projet, le dessinateur envisagé n'étant autre que le grand Enric Siò. Pour des raisons diverses, dont la plus importante fut la périodicité, de leur magazine "Il Glornaiino" les Editions Paoline ne donnèrent pas suite à la proposition. Les aventures d' Allan Quatermain racontées par Castelli ne pouvaient supporter le tronconnage en segments de seulement deux ou trois planches par publication.
Qu'importe un refus! Castelli proposa aussitot son idée aux éditions Mondadori qui, emballées, en entamèrent immédiatement, ou du moins le plus tot possible, la publication dans SuperGulp . Hélas, fragile, ce support ne dura pas et sa parution s'interrompit après avoir programmé simplement deux chapitres de 11 et 12 pages des nouvelles aventures d' Allan Quatermain. Siò s'étant désisté en meme temps que Paoline, la partie graphique en avait été assurée par Fabrizio Busticchi qui, meme si son dessin n'est pas vraiment beau, fit un travail honorable hélas trop vite interrompu!

A l'évidence ces quelques pages forment le prototype parfait de Martin Mystère. En effet, comme Mystère, Quatermain est un professeur, britannique, lui, mais nous verrons pourquoi Mystè re ne l'est pas, qui vit l'aventure en compagnie d'un homme de Néanderthal, simplement nommé Java , et d'une charmante assistante-fiancée, Béatrice, ne cédant rien en beauté à Diana Lombard qui jouera ce méme role auprès de Mystère. De plus, Quatermain sera toujours porteur d'une arme étrange, dont on nous révèlera qu'elle date de plus d'un million d'années... dans le passé!Cette arme au ré glage progressif est capable d'agir sur les facultés mentales d'un individu et de provoquer, à loisir, son simple évanouissement ou son trépas. Quatermain , étant l'humaniste que l'on connait, n'utilise jamais cette propriété extreme.
Les lecteurs connaissant dejà Martin Mystère auront sursauté à la lecture de ce passage, tant les similitudes sont troublantes. A part le nom, toutes ces caractéristiques se retrouveront développées dans les fascicules de Martin Mystère. A l'évidence, les personnages sont strictement les memes. Alors pourquoi cette variation patronymique ?
Allons, allons, un peu de patience. Tout arrive à qui sait attendre! A la suite de l'interruption brutale de SuperGulp, Castelli propose son histoire à la Koralle Verlag, éditeur installé à Hambourg. Koralle Verlag, à certe époque (toujours la fin des années 70), publie simultanément dans plusieurs pays d'Europe un hebdomadaire de BD, Zack , connu en France et en Belgique sous le titre de Super As ; gros consommateur de bandes inédites, le périodique vise un public similaire à celui de "Tintin". La direction de Koralle et Zack , Gigi Spina en tete, s'avère intéressée par le sujet mais, compte tenu de l'édition en langue française, il sera demandé à l'auteur de modifier la nationalité du personnage. Les Français, lui dit-on, n'aiment guère la perfide Albion et l'apparition d'un Allan Quatermain pur "thé et muffins" dans les pages de Super As  ne pourrait qu'avoir un effet négatif sur ses ventes. Il faudra que le personnage soit plus international!
Allan Quatermain disparu donc au bénéfice de Martin Mystère sans qu'aucune autre de ses caractéristiques passées ne soit modifiée. Seul son domicile se trouve transporté outre-Atlantique, dans le Village", qui forme un quartier privilégié de la gigantesque New York.

Gigi Spina voulut donc en voir plus. Busticchi occupé par d'autres projets, Castelli se retrouvait à nouveau sans dessinateur. Le premier des graphistes alors contacté s, fut Enrico Bagnoli, mais l'homme ne se montra pas intéressé. Sergio Zaniboni, pour sa part, aurait été disponible mais les quelques pages d'essai qu'il réalise furent jugées trop caricaturales. Enfin Castelli contacte Giancarlo Alessandrini ; son Martin Mystère, librement inspiré de Flash Gordon et du Brick Bradford de William Ritt et Clarence Gray, est un individu racé d'age moyen qui évolue souplement dans un dessin habile et cultivé. L'examen de ces pages élégantes persuada Castelli qu'il tenait là l'homme de la situation. C'est donc Alessandrini qui se vit confiée la nouvelle BD à paraitre dans Zack  et ses diverses éditions. Dans Zack  ? Mais, tout le monde sait que la série parait chez Bonelli?
Et oui, entretemps Sergio Bonelli qui cherchait à quelque peu rénover l'image de sa maison d'édition en ajoutant des séries d'aventure aux westerns qui avaient fait sa gloire et, avant lui, celle de son père, tomba sur les premiers croquis et les esquisses d' Alessandrini . Cette BD lui sembla immédiatement convenir à ce qu'il recherchait. Il rencontra Castelli , et fin '79 l'équipe fut embauchée pour préparer le nouveau titre, programmé pour début '82 (le temps de constituer une réserve convenable d'histoires).
En avril '81, un an exactement avant la publication du numéro un, une petite plaquette promotionnelle réalisée pour l'occasion fut distribuée par à la Foire du Livre de Bologne aux amateurs des productions Bonelli. Cette plaquette comportait plusieurs pages d'annonces qui furent ensuite reprises, en mars 82, au dos des publications Bonelli. Ces pages posaient des questions du genre: "Pourquoi des navires et des avions se perdent-ils mystérieusement en pleine mer, dans le Triangle des Bermudes ?", "Quels secrets antiques se cachent dans les énormes pyramides perdues dans la jungle du Mexique et du Guatemala ?", "Quelle est la mystérieuse créature qui apparait en pleine tempete au sommet de l'Hymalaya ?". Un seul homme, bien sur, pouvait répondre à ces questions: Martin Mystère!

Et, en effet. avec quelques variantes, ces questions furent aux sommaires des aventures parues depuis avril 1982 jusqu'à ce jour. Et la réponse des lecteurs dépassa certainement celle envisagée par les promoteurs de la bande... Tant et si bien qu'il y a à présent deux éditions régulières et mensuelles du titre. La première continue la publication régulière des aventures de Mystère, tandis que la seconde réédite ses premières histoires. Une troisième série, constituée d'Almanachs&nbsp, utilise Martin Mystère comme "raconteur" de faits mystérieux, un peu comme le faisait Boris Karloff pour les illustrés de chez Gold Key dans son titre éponyme. Un roman a meme été publié avec beaucoup de succès. Enfin Martin Mystère se situe dans le quarté de tete des meilleures ventes de BD en Italie. Et quand on connait un peu ce qui se passe là-bas, les conditions de rude concurrence et de qualité proposée, ce n'est pas une mince affaire.

Erudition du fantastique.Sur le strict plan scénaristique, si l'on a pu un jour amalgamer les aventures de Martin Mystère avec celle d'lndiana Jones, on voit bien que Castelli n'a pas attendu apr ès Spielberg pour produire une oeuvre fascinante (le premier Indiana Jones date de 1981). En fait, notre auteur s'est avant tout nourri en plus de sa culture littéraire étendue, de la série d'ouvrages consacrée à l'archéologie fantastique par Peter Kolosimo. Les thèmes de ces ceuvres, dont certaines sont aussi filmées, mélangent avec bonheur la pseudo-recherche scientifique à l'inconscient collectif magique de la pensée occidentale. Plus tard, au fur et à mesure des épisodes, les aventures de Martin Mystère, "le détective de l'impossible", formeront un catalogue complet de toutes les théories initiatiques d'allumés aussi célèbres que Von Daniken ou Adamski. Certains fascicules glisseront aussi du coté de Madame Blavatski et de son aréopagc spirite. Il n'empeche que le talent de conteur de Castelli et l'excellent travail de ses illustrateurs, dont Giancarlo Alessandrini restera le meilleur et le plus sollicité, dresseront un véritable écheveau de crédibilité autour de sujets parfois très fumeux. Le principal du talent de Castelli ré sidant dans son extreme aisance à faire passer, avec les recettes du feuilleton, toute une érudition fabuleuse et pédante qui, tout en faisant évoluer ses personnages dans un cercle réduit d'initiés, permet au lecteur de s'en rapprocher. De toucher du doigt l'explication de maints et maints mystères exitants, sans jamais en avoir une compréhension absolue qui, bien sur, ne peut exister. Cette frustration magique est le moteur meme de la crédulité et de l'intéret que l'on peut ressentir à la lecture des aventures extraordinaires de Martin Mystère.
En fait, aucun lecteur qui possède le moindre once de sens du merveilleux ne peut résister à l'attrait de ces bandes savantes. La réalité y glisse doucement d'un monde quotidien vers un monde éloigné du raisonnable, pour véhiculer un exotisme fascinant. Pour le lecteur érudit et fanatique de science-fiction et de fantastique, il y a de nombreux rapprochements à faire entre Martin Mystère, la longue théorie des autres détectives de l'étrange (quoiqu'aux thèmes souvent plus restreints que les siens), et la littérature des pulps. L'étrange magie qui se dégageait de ces fascicules, ouvrant l'esprit des lecteurs vers un ailleurs mystérieux, aussi bien fantastique que science-fictif, se retrouve ici, dans ces volumes plus modestes. La filiation est directe: c'est certainement en Italie que se perpétue de nos jours la véritable tradition de la littérature populaire. Et une bonne partie de cette tradition se pratique chez Sergio Bonelli Editore.
Pour preuve, Castelli réalisera meme la prouesse de réutiliser dans une aventure de Martin Mystère son premier galop d'essai publié dans SuperGulp "Destinazione Messico" deviendra le moteur fort habile du scénario du cent douzième fascicule de Martin Mystère. Sans parler du fait que ce meme embryon d'histoire avait fourni, allongé et réécrit, l'argument de la seconde aventure du détective de l'impossible, "La vendetta di Ra". Ce retour sur soi-meme, cette boucle scénaristique constitue une gageure qui en dit long sur l'extraordinaire vitalité de la BD populaire italienne, et la rapproche encore plus des arguments développés dans le précédent paragraphe. Mais ces histoires ne sont pas uniquement composées d'exploits ou de tour de force, elles sont surtout le fruit d'un travail intense et du traitement de thèmes bien compris.

Entièrement fondées sur le postulat de base selon lequel nos civilisations ne sont ni les plus érudites ni les premières de celles qui se sont succédées sur notre planète, les énigmes qu'essaie de reduire Mystére font appel à de multiples théories. Comme Kolosimo, dont il s'inspire librement, Castelli utilise la science comme un argument, un soutien, qui passera vite au second plan narratif pour laisser la place au reve et à l'affabulation la plus débridée. Tous les événements mystérieux deviennent alors les vecteurs d'une arithmétique cosmique qui nous a échappé. La science officielle ne peut fournir que des bases et des réponses succintes à ces développements majeurs le travail de Mystère, qui confie jour après jour ses découvertes et ses spéculations à un journal de bord informatisé, comme si ce travail allait un jour constituer une somme infaillible, vient consolider l'entreprise de découverte et d'initiation des domaines para-humains menée par nos trois explorateurs de l'é trange. Le phénomène de la série, les personnages récurrents, venant encore appuyer davantage ll crédibilité de l'ensemble de ces intrigues aux éléments aurrement disparates. Mystère est à la fois le révé lateur et la clef initiatique de ces mystères.

Une autre force de Castelli réside bien entendu dans l'exploitation de ce poncif de la littérature populaire qu'est l'élément stable et familier, la figure du héros et de ses compagnons, permettant au lecteur d'aborder toujours de plein pied et avec assurance le scénario le plus déroutant. L'archi-ennemi de Mystère, l'incroyable Sergej Orloff, l'Olrik de Castelli , venant encore renforcer le lien entre tous les éléments. Présent dans toutes les lignes d'intrigue, il vient accréditer l'idée de sacoir secret, du complot visant à nous laisser mariner dans l'ignorance, qui sous-tend toute la bande. Cette idee est d'ailleurs le principal moteur des théories dites "mystérieuses" et de l'abondante litterature qu'elles engendrent. Bref, Ia curiosité du lecteur ne peut échapper aux pièges exaltants qui lui sont présentés.

Java l'homme de Néanderthal lui meme, mais aussi les armes qu'Orloff et Mystère utilisent, les vestiges ultrascientifiques qu'ils decouvrent parfois, nous révèlent par bribes l'envers du décor dont notre monde ne constitue, en fin de compte, que le spectacle sur scène. Qui sont les machinistes qui permettent au spectacle d'etre monté, que sont les autres décors qu'un simple jeu de poulies et de cordes pourrait révéler, quel est le monde fascinant qui s'étend au-delà des coulisses et dont les systèmes compliqués régissent notre pauvre existence ? Nous n'en savons rien et meme nos deux protagonistes antagonistes ne font que soulever le rideau. Les aventures publiées de Martin Mystère ne sont encore qu'un fragment infime de l'immense Bibliothè que de Babel qui renferme tous les secrets de l'univers mais, meme dans cet état, elles constituent un corpus fascinant.


LES GRANDES THEMES DE MARTIN MYSTERE
[Henry Filippini]

Les histoires de Martin Mystère sont extremement fantastiques, mais elles se déroulent toujours dans un monde bien réel. De ce fait, le composant documentaire et didactique est toujours présent.

Le fantastique est naturellement le thème principal des aventures de Martin Mystère: science-fiction, horreur, surnaturel, aventures "exotiques" se melent dans des épisodes se déroulant cependant dans un monde réaliste et "actuel" .

Dans Martin Mystère, l'histoire du passé révolu devient aventure et révèle constamment ses liens avec le présent.

Derrière chaque légende se cache un fond de réalité et souvent la réalité dépasse l'imagination. Des légendes étrusques à celles égyptiennes, des mythes orientaux aux mythes sud-américains, la mythologie est l'un des éléments constants des albums de Martin Mystère.

La géographie est également présente: les aventures de Martin Mystère se déroulent aux 4 coins du monde, fournissant le prétexte pour de brè ves explorations de villes ou de paysages à caractères documentaires. Chaque milieu est reconstitué avec le maximum de fidélité sur la base d'une documentation rigoureuse et de l'expérience des auteurs.

Martin Mystère n'est pas hostile aux "rencontres" sur fond de littérature, au cours de ses extraordinaires enquetes, le Détective de l'lmpossible a dé couvert que meme les personnages apparemment les plus incroyables peuvent avoir des correspondants (et des inspirateurs) insoupconnés dans la réalité.

Aucune discipline plus que l'archéologie se souvient que notre "chère vieile terre" est littéralement constellée d'énigmes. Du Stonehenge au Macchu Picchu, des inexplicables "Lignes de Nazca" aux graffiti du désert australien, Martin Mystère nous conduit sur les fantastiques itinéraires du mystère tracés par nos ancetres.

Etroitement liée à l'archéologie, la paléonthologie offre non seulement les traces pour comprendre comment s'est déroulé le long chemin de l'humanité mais fournit l'inspiration pour des aventures exotiques.

Codes secrets, écritures indéchiffrables, alphabets des pays lointains sont souvent le point de départ d'une nouvelle aventure du Détective de l'lmpossible.

Le folklore et les rites nous aident à mieux comprendre qui nous sommes et expliquent notre comportement.

Les épisodes de Martin Mystère se déroulent dans notre société et à notre époque en conséquence il a toujours à l'oeil la chronique meme politique et est particulièrement engagé dans les batailles écologiques et de soutien des droits de l'homme


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